Anthony Freestone peint à l'acrylique sur de grands panneaux de bois. Avec un épiscope, il copie des images, des textes, des cartes, reprenant à quelques nuances près les couleurs et la typographie des modèles, puis réalise des polyptyques. De par leur nature, les documents utilisés participent déjà d'un jeu d'interprétation des signes. Extraits du contexte où ils prenaient un sens, leur puissance d'évocation s'accroît. Ils deviennent, en quelque sorte, des signes nomades dont le sens se construit, s'affine mais jamais ne se clôt tout à fait, dans les rencontres avec les autres images du polyptyque. Freestone utilise les images disponibles comme un dictionnaire et construit des chaînes sémantiques comme un auteur écrit un texte. Ici, la grammaire n'est autre que la cohérence picturale, le hasard des associations, l'histoire et la subjectivité du peintre. Les polyptyques sont la résonance signifiante, mais jamais univoque, des signes mis en présence pour des raisons souvent analogiques. Ils ne sont pourtant pas proprement narratifs, l'espace du polyptyque devient, en fait, le lieu de rencontres improbables. Ainsi, un ensemble de cinq tableaux représente un portrait de Michel Leiris, un portrait du héros de la série The Prisonner, une carte de Portmeirion, lieu où fut tournée la série et deux textes de Leiris dont l'un extrait du Journal où il est fait mention de Portmeirion. L'analogie entre Leiris et The Prisonner tient à la récurrence d'un nom, mais la mise en présence de ces deux univers évoque une nouvelle géographie, une autre temporalité, une histoire possible. Par ces associations Freestone ne cherche pas un ordre caché du monde à la manière des surréalistes mais donne les éléments d'une géographie mentale où le sens surgit dans les coïncidences. Sans dirigisme, il offre quelques traces matérielles, repères ou indices, d'un parcours à l'aune de la naissance du sens.

Léa Gauthier, Le Journal des expositions, 2000