Alain Jouffroy, Catalogue Jeune Peinture 1990

Homme libre, d'abord, avant d'être peintre, Anthony Freestone fait de la peinture pour penser, réfléchir, faire penser et faire réfléchir. Ce que j'admire dans ses tableaux, c'est le refus de la séduction facile, le refus de toutes les modes existantes et de la confusion de la peinture avec une banale marchandise, et la volonté d'élargir la vue au domaine de ce qui n'est généralement ni visible et ni lisible pour les peintres : l'histoire même - la leur, celle qui a longtemps fait de la peinture quelque chose d'utile à la réflexion, parfois même de nécessaire à la conscience, et l'histoire des autres, de tous les autres, que les peintres considèrent en général comme de simples clients, ou des imbéciles, sinon des ennemis quand ils se refusent à acheter leurs oeuvres ou se permettent d'en critiquer le vide, l'absurde gratuité, l'arrogante inutilité.

Rien, en effet, ne pourra sauver la peinture de son actuel radotage, de ses mimétismes grégaires, de sa collusion avec la politique des spéculateurs, de son non-sens, sauf une révolution opérée non seulement par les peintres, mais par tous les artistes. Si cette révolution de l'intelligence artistique ne se fait pas, il n'y aura bientôt plus RIEN à attendre de l'art. Mais si elle se fait, cette révolution sans spectacle, cette révolution sans publicité ni appui médiatique se fera comme l'a commencée Freestone, par le renouvellement complet des sujets et du contenu des oeuvres, c'est-à-dire contre toute uniformisation esthétique, quelle qu'elle soit. Elle ne tiendra compte ni des modes (néo-abstraites, néo-figuratives, sans doute bientôt néo-classiques) et n'utilisera telles ou telles formes qu'en fonction du sens de chaque tableau.

Les séries de "montages", de "travaux abstraits" et de "travaux figuratifs" de Freestone procèdent de cette manière, en mettant en évidence ce qu'il appelle "des relations entre des oeuvres, des personnes et des lieux, antérieurement perçus comme distincts".

Histoire, géographie, éthique, politique, philosophie, sciences, littérature - toutes les méthodes de saisie du réel seront ainsi appelées à ressusciter sous forme de tableaux à lire, à déchiffrer intellectuellement, et non pas seulement avec la rétine. Cela suppose évidemment une grande culture, un souci permanent de la vérité, et un réel intérêt pour la condition humaine, c'est-à-dire un sens de la responsabilité historique des artistes, la chose aujourd'hui la moins partagée parmi eux. Freestone n'est libre que parce que très cultivé, très critique à l'égard de toutes les idées reçues, il récuse les raisons pour lesquelles les artistes ont renoncé à leur pouvoir propre face aux marchands et aux institutions. Les incisives réponses qu'il a faites à l'enquête qu'avec Yves Helias j'ai récemment menée auprès des artistes le prouvent autant que ses tableaux. Il y prévoit notamment le retour des préoccupations politiques en art et la fin de l'ère du cynisme.

Contrairement à l'idéologie "néo-libérale" dominante, qui depuis plus de vingt ans nous entretient d'une "fin" prétendue des idéologies et d'une non moins mythique "fin de l'histoire", les jeunes peintres qui, comme Freestone, il n'est heureusement pas seul a s'être engagé dans cette voie, sont sans doute en train de nous montrer que l'ère du cynisme, "où le monde apparaissait comme figé", semble en effet se terminer en Europe. Sauveront-ils demain la peinture de son actuelle déconfiture historique? Il faudra tout faire, en le manifestant, pour les y aider.

Alain Jouffroy, Catalogue Jeune Peinture, 1990