Anthony Freestone, de Gerald of Wales et David Livingstone à John MacLean

 

Dans sa passionnante analyse des tissus rayés, Michel Pastoureau fait une déclaration pour le moins surprenante : « il n’y a pas de tartans rayés, ils sont tous écossais »1. Qu’est-ce qu’un tartan ? Qu’est-ce qu’il ne peut être ? Cette question fondamentale taraudait Anthony Freestone jusqu’au jour où il tenta cette définition :

 

« Le mot tartan vient du français tiretaine, du latin Tyrius : étoffe de la ville de Tyr au Liban (…) Les premiers tartans étaient sans doute de simples damiers (…) dont la teinture provenait de végétaux et de minéraux de la contrée. Ils suggèrent, par leurs couleurs, l’enracinement dans la région, dans la nature, mais en sont aussi, par leur construction orthogonale, sa négation ; tout camouflage est imitation et par là même l’opposé de la nature. Ces tissus qui avaient une fonction naturelle de camouflage, s’associèrent au fil des ans à une région aussi bien qu’à son clan. »

 

Malgré son abondante documentation sur quelques 340 motifs de tartans écossais, Freestone avoue que la liste n’est pas close. Une telle incomplétude sèmerait le doute dans l’esprit de l’artiste le plus impénitent. Mais pas dans celui d’Anthony qui dit avoir «  un programme pour la vie » : reproduire des motifs de tartans à l’acrylique sur des panneaux de bois. La composition est toujours orthogonale et symétrique, la peinture est fluide, les glacis élégants. Série A : 150 x 150 cm ; série B : 38 x 38 cm. En principe, les deux séries sont peintes dans l’ordre alphabétique : la première commence par la lettre A (Agnew), la deuxième par W (Wotherspoon). L’échelle des tartans change à chaque tableau. Dans la série A, la ligne la plus fine mesure 1 cm. Elle se réduit à un demi centimètre dans l’autre… Jean Marc Huitorel fut le premier à déceler de l’ironie dans cette « entreprise programmatique ». Il y vit l’expression contaminante d’une « approche décorative », loin de « la raideur solennel des géométriques abstraits ». À ses yeux, cette oeuvre posait la question du « sujet de la peinture sur laquelle s’est fondée l’entreprise moderniste »2.

 

Sujet ou sujet ? « J’écris pour perdre mon nom » disait Georges Bataille3. Freestone qui possède deux nationalités (française et britannique) voudrait plutôt inscrire le sien. Il aime « les hasards qui ravissent », « être rassuré par les coïncidences », car « c’est comme si une famille se créait ». De Freestone (le peintre) à Livingstone (l’explorateur) il n’y avait qu’un petit saut de puce. Des liens de connivence unissent également Gerald of Wales (le narrateur d’un épisode des croisades) et John Mc Lean (le professeur marxiste). Réels ou fictifs, ces personnages britanniques ont pour point commun d’être reliés par la peinture. Ce sont des doubles, des avatars dans laquelle l’identité de Freestone (pierre de taille en français) trouve une extension. Tel est le sens de la « philosophie du déménagement » si chère à l’artiste4 : pour bâtir sa peinture, il se fonde sur des identités projectives qui unissent Warhol, Charcot, Duchamp, Carroll… mais aussi des personnages fictifs tels que Le Prisonnier de la série télévisé ou le photographe de Blow up.

 

Dès les années 1960, les pop artistes (Richard Hamilton, Robert Indiana, Andy Warhol) interrogeaient leurs patronymes qu’ils transformaient en outils promotionnels. On sait que Warhol avait associé le sien à la consommation quotidienne de soupe Campbell. Être ou ne pas être un label, telle était la question... Pourtant on aurait tort d’y voir l’expression d’une « identité en perte d’inscription »5. Même s’il peignit Campbell, Freestone, McDonald & Warhol en 1994, Freestone nous oriente vers tout autre chose. C’est ce que l’on comprend à travers son John Mc Lean (1999), consul soviétique à Glasgow, à qui il fut rendu hommage par la création d’un… timbre-poste et auquel il consacre un… polyptique ! Le peintre attire notre attention sur cette histoire parallèle. La peinture est le vecteur d’une utopie positive. La peinture a la faculté de révéler l’inconnu. Dans ce jeu d’associations, l’introduction de cartes géographiques circonscrit un territoire et inscrit le patronyme dans une généalogie assez peu vraisemblable. On pense à Raymond Hains qui se troublait en dégustant un chateaubriand à la Vallée aux Loups ou une raymondine à Cahors ! Mais Anthony Freestone n’est pas amateur de calembours. Il est l’explorateur des milliers de coïncidences qui relient les êtres, le langage écrit, les lieux et les objets. Il choisit le nom de Davidson dans l’annuaire téléphonique de Mont-de-Marsan qu’il reproduit en même temps que la carte du lieu ; il y adjoint le tartan du même nom et la carte de ce clan en Écosse. À Mont-de-Marsan, une autre utopie positive prendra forme lorsque l’artiste aura transformé le tartan Davidson en véritable motif d’horticulture ! La plasticité d’emploi de la rayure est remarquable, Michel Pastoureau le disait : « le rayé est une surface rythmée, dynamique, narrative qui indique une action, le passage d’un état dans un autre »6. Avec ses associations d’idées et ses développements inattendus, la peinture de Freestone inscrit indéniablement son histoire.

 

Carole Boulbès, 2007 

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1 . Voir Michel Pastoureau, L’étoffe du diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, La librairie du XX° siècle, Seuil 1991, p. 157, note 37.

 

2 . Jean-Marc Huitorel, Anthony Freestone, centre d’arts plastiques, Saint-Fons, 1999, p. 3-6.

 

3 . Cité par Marie-Ange Brayer, Exposé n° 1, « Le propre des noms », printemps-été 1994, p. 4-31.

 

4 . Dans le catalogue Freestone du musée du Havre, en 1994, Françoise Cohen indique à juste titre que « Les textes de Michel Leiris et de Freud ont valeur d’herméneutique par rapport au travail ».

 

5 . Marie-Ange Brayer, op. cit., p. 7.

 

6 . Michel Pastoureau, op.cit., p. 40-41.