Anthony FREESTONE ou la philosophie du déménagement

Du travail d'Anthony Freestone, on dira qu'il se construit non seulement selon un processus technique simple et rigoureux mais aussi qu'il explore et développe une poétique de l'entre-deux.

Symptomatique à cet égard est Condominium (1998). Il s'agit de la copie peinte d'une carte de l'île d'Aurora dans les Nouvelles Hébrides qui furent un condominium franco-britannique avant leur indépendance. Par ailleurs, Aurora est le titre d'un livre de Michel Leiris.

On retrouve ce dernier dans le polyptyque intitulé Michel Leiris & Patrick MacGoohan (1999). Cinq panneaux : 1) le portrait de Michel Leiris; 2) un texte de ce dernier tiré de son introduction aux Cinq études d'ethnologie, dans lequel le travail de terrain de l'ethnologue est décrit en des termes qui ne sont pas sans évoquer la situation de l'espion, à cheval entre deux cultures, la sienne et celle qu'il observe; 3) une carte géographique du village de Portmeirion où fut tournée la série télévisée Le Prisonnier; 4) un extrait du journal de Michel Leiris faisant état d'une nuit passée à Portmeirion lors de sa visite du Pays de Galles; 5) le portrait de l'acteur Patrick MacGoohan qui, dans Le Prisonnier. incarnait un agent secret démissionnaire, le n°6.

La figure de l'agent secret est au centre du polyptyque Donald MacLean (1996). Le nom de cet espion, du groupe de Cambridge, unifie deux clans écossais qui se combattirent en 1585. Aujourd'hui les noms de ces deux clans désignent des marques commerciales de restauration rapide et de dentifrice. Neuf panneaux : 1) le portrait de Donald MacLean; 2) un texte racontant la bataille entre les deux clans; 3) une carte géographique du lieu de la bataille; 4) et 5) deux textes sur les origines des deux clans; 6) et 7) les tartans associés à ces mêmes clans; 8) l'image d'un tube de dentifrice MacLean; 9) l'image d'un carton de frites MacDonald.

L'univers plastique d'Anthony Freestone se constitue d'éléments récurrents tels que tartans, textes, cartes, photographies... Le modèle de chaque tableau est toujours un document imprimé, préexistant, une image au sens large.

Que le peintre projette à l'aide d'un épiscope et copie à la peinture acrylique. Projection et copie fondent ce travail sur une économie du passage, de la transition. L'organisation quasi systématique en polyptyques est proche de la philosophie du déménagement chère à Michel Leiris et favorise l'émergence du sens par la circulation des informations. La reprise de certains éléments d'un polyptyque à l'autre, la constance des références, en font une oeuvre complexe qui se déploie et ne cesse de se ramifier selon le même dispositif logique. On retrouve, de près ou de plus loin, ici l'Ecosse et son histoire, Warhol, Leiris, Le Prisonnier; ailleurs Carroll, Duchamp, Freud, Blow up... Reviennent régulièrement des espions. des explorateurs du monde comme de l'inconscient. Autant de figures du déplacement. Ou plutôt en déplacement. Qui se situent exactement dans l'entre-deux. Qui sont au coeur d'une problématique de l'identité mobile, mouvante. Autant de points d'ancrage de ce travail dans une interrogation ontologique.

Mais aussi, il y est question de la dérive des signes, en tout cas de leur polysémie. De leurs déplacements encore. Et surtout de leur capacité à créer des liens, à tisser un réseau analogique de correspondances. Par glissements, contaminations, associations, décalages, traductions. Un rhizome.

Frank Lamy, Catalogue Juvisy-sur-Orge, 2000