Charcot, père et fils
1997

chaque panneau : 50x50 cm

Ce travail met en correspondance certains documents en rapport avec les liens de famille :

  1. Traduction d'un dictionnaire franco-anglais de l'expression pourquoi pas ? par Why not ?
  2. Portrait de Jean-Martin Charcot dont les travaux influencèrent Freud.
  3. Texte d'un dictionnaire précisant que l'explorateur mourut sur son bateau le Pourquoi pas ?
  4. Texte de S. Freud dans lequel, à l'occasion de la mort de Charcot, il se souvient d’une réception chez les Charcot au cours de laquelle il remarqua la fille du neurologue.
  5. Carte géographique du pôle sud, but des expéditions de Charcot et Scott.
  6. Texte sur l'origine du clan des Scott.
  7. Copie de la pièce de Marcel Duchamp : Why not sneeze Rrose Sélavy ?
  8. Portrait de Jean Charcot, son fils, qui explora les régions polaires.
  9. Copie du tartan (tissu écossais) du clan des Scott.
Je lis régulièrement les textes de Freud et c’est peut-être là que j’ai appris les liens qui unissaient Jean-Martin Charcot et Sigmund Freud. J’ai, par ailleurs, souvent travaillé sur les explorateurs depuis la fin des années 80. >Au cours d'une visite en Ecosse, j’avais appris que Livingstone était écossais et qu’il existait un clan et un tartan (tissu écossais) de ce nom. J’avais alors développé une série sur les explorateurs écossais en Afrique. J'étais donc naturellement intéressé de lire chez Freud les textes dans lesquels il comparait le travail de l’analyste à celui de l’explorateur. Ainsi dans son Etiologie de l’hystérie, il compare ses découvertes à celle des sources du Nil, sources que cherchait justement Livingstone. Dans un diptyque de 1994, Map of Ujiji / Caput Nili, je juxtapose une carte de la région de Ujiji (où Stanley retrouva Livingstone et au nord de laquelle se trouvent les sources du fleuve) avec le texte de Freud.   Je crois que lorsqu’on est élevé entre deux langues, les mots de ces deux langues ne sont pas rangés côte à côte dans le cerveau comme c’est le cas pour quelqu’un qui a appris une langue à l’âge adulte, qui a dû ranger dans son cerveau le mot soap à coté du mot savon. Pour moi, les mots ayant été appris par leur contact avec les choses, le mot savon correspondrait à un savon français et le mot soap à un savon anglais ; peut-être le mot savon serait-il plutôt un savon-femelle, puisque utilisé par ma mère, tandis que le soap serait un savon-mâle utilisé par le père. Il en était de même pour Charcot, l’un était rangé dans une boite intitulée «psychanalyse », l’autre dans une boite «exploration » et je ne sais plus à quel moment, j’ai, comme par erreur, lisant un texte sur l’un, ouvert la boite de l’autre. Il s’est alors opéré une de ces rencontres qui me plaisent tant, quand deux objets qui me sont chers mais qui jusqu’alors menaient leur vie autonome, se trouvent tout d’un coup liés. La plupart des gens, selon leurs centres d’intérêt, connaissaient l’un ou l’autre des Charcot mais rarement les deux et même dans ce cas, ignorent les liens qui les unissent. J’ai alors pensé qu’il y avait quelque chose d’intéressant derrière cette rencontre et j’ai tenté de réunir des documents en comparant tout d’abord les différentes définitions de Charcot dans les dictionnaires, l’une précisait que l’explorateur était mort sur son bateau le Pourquoi-Pas ? En la copiant sur un panneau, je me suis rendu compte qu’elle côtoyait l’article sur Chardin. La traduction de pourquoi pas en Why not ? a du me venir naturellement à l’esprit, je la retrouvai dans un dictionnaire bilingue et la copiai sur un autre panneau. Or, « Why not ? » est le début du titre d’une œuvre de Marcel Duchamp : Why not sneeze Rrose Sélavy ? je retrouvai donc ici l’un de mes artistes de prédilection et son pseudonyme qui m’avait quelques années auparavant intrigué. Il est connu que l’une des explications de Rrose, du doublement du  R, est que l’on peut le lire «Eros (R-Ros ) c’est la vie ». Une autre explication, peu citée et qui pourtant figure dans le livre Duchamp du signe, est que Duchamp précisait qu’il avait toujours été fasciné par le double L du nom Lloyd. Or, ce double L provient de la langue galloise. C’est le même double L que dans le nom de la ville du sud du Pays de Galles : Llanthony (Voir les tableaux Rrose & Lloyd, 1994 - version française - et Rrose & Lloyd N°2 – version anglaise, 1996). On pourrait ici aussi se rappeler que Duchamp signa la copie qu’il fit en 1916 du Nu descendant l’escalier : Duchamp fils. Je retrouvais donc ici non seulement Marcel Duchamp mais Gerald of Wales sur qui je travaille depuis 1991. Gerald of Wales était un religieux anglo-gallois du XIIème Siècle qui raconta son voyage autour du Pays de Galles à un moment de son récit il passe la nuit dans la vallée de Llanthony : “Il est un phénomène extraordinaire, que j'ai toujours considéré comme un miracle, dans ce lieu nommé Llanthony, où - bien que les hautes montagnes qui l'entourent de tous côtés soient couvertes non pas de pierres ou de rochers, mais plutôt de terre grasse couverte d'herbe - l'on trouve fréquemment des blocs de marbre. Ceux-ci sont communément appelés free-stones (pierres de taille) parce qu'ils sont facilement fendus et peuvent être polis à l'aide d'outils en fer. On a utilisé ces pierres pour construire l'église qui est ainsi très élégante. Elles présentent cette caractéristique étonnante : on peut s'acharner à toutes les trouver, les ramasser jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus, jusqu'à ce qu'aucune autre ne puisse être découverte ; et, lorsque trois ou quatre jours plus tard vous regardez encore, elles sont à nouveau là, aussi nombreuses qu'avant, faciles à dénicher si vous les cherchez, toutes prêtes à être emportées.” Gerald of Wales The journey through Wales Penguin Classics, 1978, p.105. Je décidai donc de faire une copie de la pièce de Marcel Duchamp qui se présente sous la forme d’une cage à oiseau dans laquelle est placé un os de seiche, un thermomètre et des blocs de marbre en forme de sucre. Afin de souligner l’aspect de relique de l’objet, je peignis le fond en or ainsi que le faisaient les peintres italiens du trecento et du quatrocento que j’aime tant. Je retrouvais ainsi une nouvelle fois la phrase de Michel Leiris tirée de son journal à la date du 17 janvier 1978 (et copiée dans le tableau Recueil de reliques – Michel Leiris & Glencoe, 1994) :   Plaisir pris à coller deux cartes postales dans ce cahier (vue du Rialto à Venise et Paysage écossais). De plus en plus, ce journal devient, d’une part, instrument de travail (…) et, d’autre part, recueil de reliques. Je tentai aussi de peindre l’os de seiche à la façon de Piero della Francesca ou de son compatriote de XXème siècle Felice Casorati, c’est à dire comme si la lumière provenait de l’intérieur même de l’objet. Une fois le polyptyque terminé, je réalisais que la référence à la peinture ancienne était dans le sujet même de l’œuvre, puisque la trinité est une histoire de père, de fils et de Saint Esprit. Dans la peinture le Saint Esprit est figuré par un oiseau qui n’apparaît plus ici que sous la forme d’une cage vide. C’est en cherchant quels étaient les textes de Freud sur Charcot que je suis tombé sur l'hommage qu’il écrivit lors de la mort du neurologue. Ce qui m’intéressait était qu’il ne mentionnait nullement le fils, négligé semble-t-il, mais la fille dont on a à peu près aujourd’hui oublié l’existence. Je m’étais imaginé qu’il semblait un peu amoureux d’elle et que, tout au moins, l’idée de l’épouser avait du lui passer par la tête. Cette idée du second, oublié ou négligé, se retrouva ailleurs. Charcot participa à plusieurs expéditions antarctiques mais ce fut le norvégien Amundsen qui, le premier, atteint ce point. On se souvient qu’il y eut alors une course au pôle entre Amundsen et Scott qui fût finalement devancé. Scott apparaissait donc bien alors comme relégué à la seconde place, tout comme Charcot fils l’avait été par Freud. Je décidais donc de copier comme point central du polyptyque une carte ancienne du pôle Sud trouvé dans le vieil atlas scolaire de ma mère et qui indiquait les explorations d’Amundsen, de Scott et surtout de Charcot. Scott est bien sur un nom écossais qui tout comme Livingstone possède son tartan que je copiais sur un dernier panneau après avoir copié un petit texte sur l’origine du clan des Scott. Collection Fonds Régional d'Art Contemporain Ile de France.


Polyptyque Charcot père et fils, en prêt du FRAC Ile de France à la Bibliothèque Charcot, Hôpital de la Salpêtrière, Paris.